Chapitre 4 – Le second serment

Ce n’est que trois jours après son réveil que la Sultane apprit ce qui s’était exactement passé. Papashan, son ancien garde du corps personnel aujourd’hui à la retraite mais toujours prêt à lui rendre service, s’était chargé de lui relater la façon dont s’étaient déroulés les événements, sans omettre le moindre détail. De l’amputation du bras de Raubahn à la mésaventure des Héritiers de la Septième Aube, ce fut pour elle une succession de nouvelles bouleversantes. Mais la stupéfaction fit bientôt place à la colère, et la Sultane n’avait désormais plus qu’une idée en tête : faire payer ses actes à Lolorito. Papashan, lui, ne partageait visiblement pas cet empressement.

« Ne devriez-vous pas écouter le point de vue de Lolorito, avant toute chose ? Il n’est jamais bon de prendre une décision hâtive sous le coup de l’emportement. »

Quelques jours plus tard, une réunion exceptionnelle se tenait dans la chambre de l’encens.
Y avaient été convoqués Lolorito Nanarito, suspect principal de l’affaire, Raubahn Aldynn, général des Immortels et Dulala Dula, grande prieure de l’ordre de Nald’thal, tous membres du Cartel des Scorpions et appartenant respectivement aux factions monétariste et sultaniste ainsi qu’à un courant de pensée plus neutre.« Dois-je considérer cette entrevue comme une chance de me défendre ? »

Conscient de la fragilité de sa position, Lolorito n’avait pas pour autant l’intention de se laisser démonter.

« … Si vous avez un message à faire passer, c’est le moment. »

Nanamo, elle, s’efforçait avant tout de paraître sereine devant ses interlocuteurs.

Contre toute attente, c’est le moment que choisit l’influent homme d’affaires pour ôter son masque. Lolorito ne dévoilait que rarement son véritable visage, même à ses plus proches conseillers. Malgré tout, il semblait vouloir se montrer sous son vrai jour.

« Avec tout le respect que je vous dois, Votre Altesse, je pense que vous ne mesurez pas la gravité du danger qui menace notre cité. »

Alors qu’il avait lui-même employé le mot « défense » un peu plus tôt, c’est avec une attaque que Lolorito entama son discours. Mais son audace n’était visiblement pas du goût de Raubahn, qui fronça les sourcils en prenant un air menaçant. Sentant la tension monter, Nanamo tenta de calmer les esprits en assurant qu’elle ne tirerait aucune conclusion avant d’avoir entendu la totalité du propos de l’accusé. Elle ne voulait plus commettre d’erreur en prenant une décision précipitée.
Lolorito commença alors à expliquer sa version des faits. Avec le couronnement de Varis zos Galvus, l’empire de Garlemald n’allait plus tarder à reprendre sa marche sur Éorzéa, et un changement de régime dans de telles circonstances aurait représenté un risque immense pour l’avenir d’Ul’dah.
C’était d’ailleurs un avis partagé par Teledji Adeledji, qui avait orchestré l’assassinat de la Sultane afin de l’empêcher de mettre son plan à exécution. Ayant eu vent de ce complot, Lolorito décida de tourner la situation à son avantage en faisant croire à la mort de Nanamo pour interrompre la réforme, tout en se débarrassant du comploteur gênant.
Jusque-là, le cours des événements correspondait à ce que la Sultane avait entendu de la bouche de Papashan.« En décidant de mettre un terme au sultanat sans consulter l’avis du Cartel des Scorpions, vous ne m’avez pas laissé le choix. Votre Altesse aurait au moins pu chercher à connaître l’opinion de son fidèle Raubahn… »

Les mots de Lolorito transpercèrent la poitrine de Nanamo tel un poignard. Si elle n’avait pas fait part de son plan au général, c’était justement car elle craignait qu’il tente de la faire changer d’avis. La situation des réfugiés ne cessant de s’aggraver, elle souhaitait plus que tout la mise en place d’un régime permettant au peuple de faire entendre sa voix. Et Raubahn, éternel champion du Colisée et jouissant d’une popularité immuable auprès des Uldiens, paraissait être un candidat naturel pour le nouveau gouvernement qui serait mis en place. Bien sûr, rien n’empêcherait Lolorito et les autres nantis de la cité d’acheter les voix des petites gens pour servir leur propre intérêt, mais la Sultane voyait aussi cela comme un moyen de redistribuer les richesses.
Mais les choses ne s’étaient pas passées comme elle l’avait imaginé… Dans la série d’événements qu’elle avait provoquée malgré elle, Raubahn avait perdu un bras et les Héritiers de la Septième Aube s’étaient retrouvés dans une situation critique. Si seulement elle avait pu revenir en arrière…« Mon plan était presque parfait. Seulement, je n’avais pas prévu que les Héritiers poursuivraient leur combat jusqu’à l’intérieur du palais… C’est à ce moment-là que j’ai perdu le contrôle de la situation. »

Lolorito poursuivait son récit d’une voix calme et impassible.
D’après lui, c’était Teledji Adeledji qui avait eu l’idée de faire porter le chapeau de l’assassinat de la Sultane au Guerrier de la Lumière, certainement pour se venger de l’échec de son Projet Frontière. Lolorito n’éprouvait aucune rancune particulière envers les Héritiers de la Septième Aube, mais il ne pouvait pas se permettre de laisser Teledji Adeledji découvrir qu’Ilberd n’était qu’un pion dans son jeu. C’est pourquoi il n’eut d’autre choix que d’écarter les Héritiers, en se disant qu’ils finiraient par être innocentés une fois toute la lumière faite sur cette affaire.
En écoutant ainsi Lolorito décrire froidement comment il s’était servi de ces héros qui avaient tant fait pour la nation, Nanamo sentit grandir en elle un sentiment de dégoût mêlé de colère, mais elle parvint à garder son calme.« Et puis, il y a eu le comportement inattendu d’Ilberd… Vous n’êtes pas sans savoir que lui et moi avons eu un désaccord à propos du sort à réserver à Raubahn, n’est-ce pas ? »

Effectivement, la Sultane en était consciente, et c’était même un des points à propos desquels elle attendait des éclaircissements. Pourquoi Ilberd s’était-il obstiné à éliminer Raubahn, faisant fi des ordres de son employeur ?
Lolorito savait déjà comment répondre à cette question.Comme prévu lors de l’accord initial entre les deux hommes, Lolorito devait financer et armer les réfugiés mhigois par le biais d’Ilberd. Une fois la résistance organisée, ces hommes auraient été envoyés à Ala Mhigo pour freiner la progression de l’armée impériale. Cela aurait d’une part permis de gagner du temps, et d’autre part vidé les environs d’Ul’dah de ces immigrés non désirés. D’une pierre deux coups, en somme.
Seulement, la présence de Raubahn constituait un obstacle à la réalisation de ce plan. Pour les Mhigois, cet homme qui avait réussi à se hisser au sommet en intégrant le Cartel des Scorpions représentait le symbole d’une vie meilleure à Ul’dah, et il y a bien longtemps qu’ils avaient abandonné tout espoir de regagner un jour leur cité tombée sous le joug de Garlemald.

« La mort de Raubahn était un mal nécessaire pour ouvrir les yeux des réfugiés mhigois, mais sans lui, Votre Altesse n’aurait pu retrouver le trône qui était le sien. C’est sur ce point précis que portait notre désaccord. »

Sur ces mots, Nanamo tenta d’imaginer ce qui serait arrivé si Raubahn avait été assassiné. Que serait-elle devenue ? Il lui aurait sans doute été difficile de ne pas perdre la raison. Désespérée, elle aurait peut-être même tenté d’abdiquer une nouvelle fois… Sur ce point, Lolorito avait vu juste.
L’homme d’affaires tendit alors un parchemin à la Sultane.« Veuillez accepter ceci, Votre Altesse. »

Il y était écrit que Lolorito léguait au palais royal la totalité de la fortune de Teledji Adeledji, dont il était désormais le régisseur, ainsi que la moitié de ses propres richesses.

« Lolorito… Tu n’espères quand même pas mettre un terme à cette histoire avec de l’argent !? »

Raubahn, qui avait fini par perdre patience, s’était levé de son siège dans un accès de colère. Nanamo lui fit signe de se rasseoir.

« Pour un marchand comme moi, il n’existe pas de moyen plus honnête de régler une dette. Ces fonds pourront servir à financer les Héritiers de la Septième Aube, à nourrir et loger les réfugiés mhigois… Votre Altesse pourra en faire usage comme bon lui semble. »

Lolorito remit alors son masque et se leva, avant de s’incliner et de quitter la chambre de l’encens.
L’audience terminée, la Sultane regagna elle aussi ses quartiers pour s’isoler et réfléchir à ce qu’elle avait entendu.
Il était évident qu’elle ne pouvait pas fermer les yeux sur le comportement de Lolorito et les méthodes qu’il avait employées. Mais d’un autre côté, elle était maintenant forcée de reconnaître que le plan de réforme qu’elle avait elle-même planifié n’était pas sans faille…
Sa décision irréfléchie avait entraîné un grand désordre à Ul’dah, et certaines personnes l’avaient payé de leur vie. La situation désormais sous contrôle, le moment était venu de réparer ses erreurs. Lolorito, lui, avait fait amende honorable en léguant la moitié de sa fortune à la cité. En tant que Sultane, quel geste symbolique pouvait-elle accomplir pour se racheter et regagner la confiance de ses sujets ?« Faites venir le Général ! »

La nouvelle dame d’honneur revint bientôt accompagnée de Raubahn, à qui Nanamo remit immédiatement le parchemin de Lolorito. En découvrant le sceau royal qui venait d’y être apposé, le taureau d’Ala Mhigo fronça ses épais sourcils, mais la Sultane ne lui laissa pas le temps de protester.

« Nous détestons Lolorito !
– Et moi donc…
– Mais nous nous haïssons encore plus ! Comment avons-nous pu agir sans consulter la personne à qui nous faisons le plus confiance, ni écouter la mise en garde du Cartel ? Par notre faute, nous avons causé un tort immense à ceux qui ont risqué leur vie pour nous ! »

Raubahn ne sut que dire et resta prostré, en silence.

« Lolorito est peut-être un homme avide, cruel et sans cœur, mais il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour protéger Ul’dah. »

Nanamo avait beau être troublée par ses émotions, sa décision était prise.

« Réunissons notre gouvernement dans les plus brefs délais pour définir un moyen de réintégrer Ishgard à l’Alliance éorzéenne ! Nous devons impérativement unir nos forces afin de repousser l’invasion impériale ! »

Elle reprit son souffle avant de continuer.

« Tu peux être rassuré, Raubahn. La nouvelle Sultane saura se montrer forte et utiliser les individus comme Lolorito à son avantage ! »

C’était le second serment de Nanamo.
Contrairement aux mots prononcés à l’âge de cinq ans lors de la cérémonie de son couronnement sans même en comprendre le sens, cette promesse était empreinte de toute la détermination qui la caractérisait.« Pour Ul’dah ! »

Cela ne faisait plus de doute pour Raubahn désormais, la Sultane était bel et bien de retour. Les deux partenaires de toujours avaient retrouvé le sourire, et le soleil pouvait de nouveau briller sur la cité du désert.

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