Chapitre 3 – La Lame d’argent

Quand il arriva devant la stèle surplombant la sainte Cité, il remarqua qu’un bouclier y avait été déposé.

Le blason de la maison Fortemps et le trou béant en son centre ne laissaient aucune place au doute : c’était celui de son précieux ami.

« Imbécile ! Il fallait toujours que tu en fasses trop ! … »

La tristesse et le désarroi le rongeaient à tel point que Francel broyait le bouquet de lys de Nymeia qu’il avait apporté.

Il repensa à leur première rencontre, seize ans plus tôt… Francel venait de fêter son sixième printemps. Son père lui avait demandé de l’accompagner au banquet organisé par le comte de Fortemps afin qu’il fasse connaissance avec le gratin local.

Bien qu’attiré par l’odeur alléchante des plats que les domestiques déposaient sur les tables, il ne pouvait y toucher car il eut été contraire à l’étiquette de commencer à manger avant ses hôtes – à plus forte raison lorsqu’il s’agit de nobles. Ainsi, il dut se retenir et répéter des dizaines et des dizaines de fois les formules de politesse qu’on lui avait apprises…

Une fois les formalités terminées, il demanda à son père l’autorisation de sortir prendre l’air. Le chef de la famille Haillenarte le regarda et accepta sa requête. Ni une ni deux, Francel s’empara d’un ramequin contenant un flan au caramel et sortit de la demeure à toute allure.

Il s’était installé sur les marches de la tonnelle en bois qui trônait au milieu du jardin. Au moment où il s’apprêtait à avaler son dessert préféré, il entendit une voix s’élever derrière lui :

« Yah ! Yah ! Yaaah !! »

Il se retourna et vit un jeune homme à moitié nu en train d’agiter un sabre de bois.
Intrigué, il ne put s’empêcher de l’interpeller :« Dis… Qu’est-ce que tu fais ? »

Surpris par la présence du garçonnet, le jeune homme lui répondit tout de go :

« Je m’entraîne à l’épée, pardi ! Ça ne se voit pas !? »

À cette époque, le petit Francel croyait que tout le monde aimait le faste des réceptions ; rencontrer des invités, entendre toutes sortes d’histoires… Aussi fut-il étonné de voir qu’il existait des personnes comme lui, qui préféraient la tranquillité d’un jardin à l’agitation d’une fête.

« Mais pourquoi tu n’es pas au banquet ?
– Parce que je n’aime pas ça. Et puis… Madame de Fortemps, ma mère adoptive, ne voulait pas que j’y aille de toute façon. Mon père m’a dit que j’étais libre d’y participer, mais moi je préfère m’entraîner. Je dois m’améliorer à l’épée pour devenir un bon chevalier. »

Haurchefant était le fils illégitime du comte de Fortemps et son existence était un péché impardonnable aux yeux de l’épouse du noble. Toutefois, Francel était encore trop jeune pour réaliser la portée de ses paroles. Pour lui, ce jeune homme à la chevelure argentée n’était rien de plus qu’un « garçon qui n’aimait pas les banquets ». Voilà pourquoi il avait tout de suite éprouvé de la sympathie pour lui.

« Tu veux goûter à mon flan ? Il est drôlement bon, tu sais ! »

Haurchefant souleva un sourcil interrogateur, et un sourire se dessina sur son visage.

Cette rencontre imprévue marqua le début de leur longue amitié.
Certains diront qu’elle était improbable, tant il est vrai que tout les opposait. Hormis le fait d’être des enfants d’aristocrates, ils n’avaient rien en commun : l’un était un bâtard qui n’avait jamais connu d’affection de sa mère, l’autre était le quatrième fils d’un père plein d’amour paternel ; l’un était un bagarreur féru d’escrime, l’autre était un rat de bibliothèque, calme et discret…

Francel admirait la force d’Haurchefant, tandis que ce dernier était séduit par le calme de son camarade. Alors qu’elle se montrait tendre avec ses autres enfants, l’épouse du comte de Fortemps était très dure avec lui, et le fils Haillenarte était l’une des rares personnes avec laquelle il pouvait être lui-même.

Leur amitié prit un tournant décisif cinq ans après leur rencontre.

Francel venait tout juste d’avoir onze ans et il avait dû suivre son père dans les Basses terres du Coerthas oriental pour participer à un rituel important chez les aristocrates, la chasse ; une fête traditionnelle qui permet non seulement de resserrer les liens entre les individus, mais aussi d’améliorer ses talents de cavalier et de mettre en application des tactiques militaires.

« Tu vois le faucon, là-haut ? Ta cible se trouve juste en dessous. »

Le comte lui prodiguait des conseils pour le rassurer et le mettre en confiance.
Francel, quant à lui, était prêt à tout pour ne pas le décevoir.« Je vais l’abattre, Père ! »

Francel n’était pas doué pour le combat, mais grâce à Haurchefant, il avait beaucoup progressé en équitation. Il serra les rênes de son chocobo et lui donna un coup de talon dans les flancs. Le volatile se mit à courir à toute allure en direction du bosquet à côté du lac. Francel étant beaucoup plus léger que les subordonnés de son père, il ne lui fallut pas longtemps pour les distancer.

Alors qu’il approchait du bosquet, il vit un groupe d’oiseaux sauvages s’envoler.

« Il y a quelque chose, là-bas ! »

Son sens aigu de l’observation ne l’avait pas trompé : il y avait bien quelque chose à cet endroit. Cependant, il était loin de se douter que ce n’était pas une bête qui se cachait au milieu des arbres, mais un groupe de ravisseurs venu spécialement pour kidnapper « un gosse de riche ».

En un instant, il se retrouva encerclé par trois grands gaillards, dont l’un lui assena un coup de massue sur le crâne. Il chuta de sa monture et perdit connaissance.

Lorsqu’il se réveilla, il était ligoté et bâillonné. Il se trouvait quelque part dans ce qui semblait être une cabane de chasseur ou de bûcheron.

« Alors ? Bien dormi, Princesse ? … Je te conseille de te tenir à carreau si tu veux pas qu’il t’arrive des bricoles. Compris ? »

Francel était terrifié par les menaces du bandit. Il savait que les chevaliers de son père viendraient à son secours, mais la peur le paralysait. Soudain un grand vacarme se fit entendre et la porte s’ouvrit d’un coup sec.

« C’est quoi c’raffut !? »

Le brigand qui avait menacé Francel se retourna et vit un jeune homme à la chevelure argentée… À ses pieds gisait le corps inerte du voyou qui gardait l’entrée. Le sang coulait abondamment de son ventre.

« Tu vas m’le payer ! »

Furieux, l’homme se jeta sur Haurchefant, mais celui-ci l’esquiva facilement puis lui taillada le bras à l’aide de sa dague. Le bandit hurla telle une bête enragée, et laissa tomber sa massue.

Francel l’ignorait, mais Haurchefant s’était porté volontaire pour accompagner le comte de Fortemps à la partie de chasse. Il avait vu son ami s’aventurer seul dans les bois et s’était lancé immédiatement à sa poursuite.

« C’est fini. Tu es en sécurité, maintenant. »

À peine eut-il retiré le bâillon que Francel s’écria :

« Ils sont trois ! »

Hélas, il était déjà trop tard. L’homme était entré dans la hutte par une porte dérobée et il bandait son arc en direction de Francel.

« Tant pis pour la rançon ! Au moins, mes frères seront vengés ! »

Il décocha sa flèche et Francel poussa un cri.

« Aaah !!! »

Il ferma les yeux et pria pour qu’un miracle se produise.
Ces quelques dixièmes de seconde lui parurent une éternité.« Cette fois, tu es vraiment en sécurité. »

Francel ne comprenait pas pourquoi la flèche ne l’avait pas atteint.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il constata qu’elle était plantée dans l’avant-bras gauche de son ami.« Si j’avais su, j’aurais pris un bouclier avec moi… »

Francel restait bouche bée, partagé entre la stupéfaction et l’admiration. Il n’arrivait pas à croire qu’Haurchefant avait utilisé son corps comme bouclier pour le protéger et qu’il avait réussi à mettre le chef des bandits hors d’état de nuire avec un simple couteau.

Une poignée de minutes plus tard, les chevaliers de la maison Haillenarte finirent par arriver et Haurchefant leur raconta en détail ce qui s’était passé. Après avoir soigné ses blessures et l’avoir chaleureusement remercié, ils conduisirent leur jeune maître en lieu sûr.

Le bandit blessé au bras avait réussi à prendre la fuite et l’histoire qu’il raconta à ses complices différait quelque peu de la réalité. Selon lui, ses comparses avaient été attaqués par un « chevalier aux cheveux d’argent armé d’une épée de quatre fulms de long ». Fait amusant, c’est cette version des faits qui s’est répandue dans la sainte Cité.

Quelques jours après cet incident, Haurchefant se vit conférer le titre de chevalier… ainsi que le surnom « Lame d’argent ».

Après la cérémonie, Francel le félicita et le remercia une nouvelle fois de lui avoir sauvé la vie. Heureux que son rêve se soit enfin réalisé, Haurchefant lui adressa un grand sourire et lui répondit cette phrase qui allait devenir sa devise :

« Un bon chevalier se doit de protéger ses amis et ses frères d’armes, coûte que coûte. »

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